{"no_reportage":"laurene_4138955","string_key":"Lightmotiv_becquart_727","created_at":"2020-02-07T08:44:22.000+01:00","updated_at":"2020-02-07T08:45:24.643+01:00","prem_photo":1131232957,"nb_photo":20,"rep_date":"2020-02-07","rep_titre":"New Delhi : le voyage urbain de vos journaux papier","rep_texte":"Il est à peine 5 heures du matin.\r\n\r\nLe froid transperce les vêtements et la peau alors que le brouillard se délie le long des rues. Tout a un aspect étrange : chaque silhouette, chaque son, chaque ombre. Nous marchons au milieu de la route, vide, notre respiration s'échappe en volutes de vapeur blanche, nos pas résonnent contre les murs des boutiques closes. Ca ressemble vaguement à une scène apocalyptique de Walking Dead. Il n'y a presque aucun mouvement, aucun bruit, aucun être vivant errant si tôt dans la journée, hormis quelques chiens des rues tremblotant sous la brise glaciale. Une voiture passe par-là, ses phares s'éloignant bientôt alors qu'elle est engloutie par la gueule gelée de la brume.\r\n\r\nMais alors que nous tournons au coin d'une rue, notre regard est attiré par une scène particulière. Plusieurs silhouettes noires se détachent à contre-jour des lampadaires, avalant leur lumière le temps d'une seconde, alors qu'elles semblent porter de lourds paquets d'un côté de la rue à l'autre. Tandis que nous nous approchons, nous distinguons alors des piles de papiers voletant dans leurs bras ou sur le trottoir. Je m'arrête tout près d'un exemplaire du \"Sunday Express\" dont les lettres noires luisent du reflet jaunâtre des lumières urbaines. Il est bientôt rejoint par la couverture orange du \"Hindustan Times\" depuis laquelle le visage de Ranveer Singh m'adresse un flamboyant sourire. Puis d'autres journaux s'empilent à la suite et voilà qu'une instable tourelle de papier s'érige devant mes yeux, juste avant qu'elle n'en disparaisse pour être chargée sur un vélo garé non loin.\r\nChacun des travailleurs (seulement des hommes comme je m'en rends compte dès le début) sont assis sur le trottoir entourés d'une masse noire et blanche agrémentée de vives couleurs - les journaux eux-mêmes. Leurs mains font circuler les papiers dans un mouvement flou, ajoutant ci-et-là des publicités à chaque pile. Leurs têtes dissimulées sous des cagoules, ne laissant parfois entrevoir de leurs visages que des trous noirs, paraissent immobiles. Seules leurs mains sont actives. Ils restent assis ainsi pendant deux à trois heures, dans ces froids embruns, sur le sol glacial, à empiler des journaux afin de les trier selon leur destination dans la ville.\r\n\r\nIl est à peine 5 heures du matin, mais eux sont debout depuis bien longtemps. Les journaux dont ils s'occupent maintenant ont été apportés dans le centre de New Delhi vers 2 heures du matin depuis la périphérie de Noida où les imprimeries ont craché les papiers plus tôt dans la nuit. Parmi les travailleurs, plusieurs d'entre eux déambulent tout en portant des piles de journaux d'un trottoir à un vélo ou un scooter patientant calmement le moment de la livraison, coupant des ficelles ou cordons de plastique pour libérer les papiers, ou s'appelant les uns les autres pour demander une des éditions ou des destinations à livrer. Et pour ce travail, chacun d'entre eux est rémunéré \"entre 3000 et 4000 roupies par mois, en fonction du responsable\", selon Aakash qui s'exprime sous son bonnet bleu nuit et derrière son écharpe noire et blanche. Pour pas mal d'entre eux, c'est un travail d'appoint, et non pas le seul, car après avoir terminé leur tournée chez les abonné.e.s jusqu'à huit ou neuf heures du matin, la plupart vont se rendre à leur usine / magasin / école pour le reste de la journée.\r\n\r\nIl est temps maintenant de pédaler ou de conduire à travers la ville pour en finir avec la livraison aussi rapidement que possible. Le \"Delhi Times\", \"Times of India\" (sa version du dimanche), \"L'Express\" (sa version du dimanche aussi), le \"Hindu\"... Tous ces noms sont empaquetés et ficelés dans des paniers à l'avant des bicylettes ou à l'arrière des scooters. L'Inde est par ailleurs connue, dans le vaste monde des médias, pour la robustesse de son industrie de journaux papier. C'est l'un des seuls pays où la majorité des journaux imprimés sont payants (et payés) et véritablement lus, en hindi, en anglais, mais également dans d'autres langues locales. Parmi les raisons que l'on pourrait évoquer : la rapidité du développement économique ces dernières décennies ainsi que le manque d'accès à internet dans certains territoires. Cependant, aujourd'hui, les médias en ligne sont de plus en plus fréquents et surtout de plus en plus populaires chez le jeune lectorat des villes. Cette nouvelle tendance doit ainsi être prise en compte par les médias classiques (elle l'est déjà, par certains).\r\n\r\nL'un des responsables, Sonu, interpelle ses collègues et travailleurs, et chacun enfourche un deux-roues chargé des papiers à distribuer. Lui-même monte sur son scooter, des piles de journaux coincés entre ses deux jambes à l'avant. Il conduit, rapide et souple, le long des routes encore vides au milieu du brouillard. Il n'est pas encore 7 heures. Il connaît parfaitement la route à prendre et il louvoie dans les étroites allées des quartiers de Lajpat Nagar. Il interrompt sa course de temps en temps afin d'attacher un élastique autour d'une édition papier avant de la déposer devant une entrée ou de la lancer avec force, le plus souvent, sur un balcon. Mais la plupart du temps, il ne s'arrête qu'une seule fois, préparant à la volée plusieurs journaux, puis tout en roulant il les envoie valser d'un geste ample sur les terrasses et balcons appropriés.\r\n\r\nDevant ce spectacle d'agilité, je lui trouve des airs d'acrobate concentré, en pleine démonstration de son numéro. La seule différence peut-être, c'est qu'il ne cesse de regarder sa montre après avoir distribué une rue. Le temps compte. Comme toujours dans ce monde. Et alors que mes cheveux fouettent mes joues gelées au rythme du moteur du scooter, je me mets à penser aux gens qui se baisseront ce matin pour ramasser leur journal gisant sur le seuil de la porte ou sur le balcon, qui enlèveront l'élastique, déplieront les pages et finiront ensuite par les lire (attentivement ou non) tout en buvant leur thé / café / ou autre du matin. Avant qu'elles et ils ne se préparent aussi à être fin prêt.e.s pour leur boulot. Parce que le temps compte. Comme toujours dans ce monde.","signatur":"© Laurène BECQUART / Light Motiv","ids":[1131232957,1131232965,1131232967,1131232968,1131232969,1131232995,1131232996,1131233009,1131233010,1131233011,1131232998,1131232997,1131233012,1131233019,1131233021,1131233023,1131233024,1131232953,1131232955,1131232956]}